La vie et rien d’autre (*)

Nous sommes le 11 novembre. Il fait si doux. Comme tous les ans, ce matin, j’ai entendu la cérémonie qui se passe dans le cimetière en contrebas de mon immeuble. Quelques airs militaires joués par une petite formation qui accompagne des officiels et des représentants d’associations d’anciens combattants. De loin, je les suis des yeux. Ils vont s’incliner devant le Monument aux morts et déposer une gerbe de fleurs ceinte d’un ruban tricolore. La sonnerie aux morts retentit sous le soleil d’automne.

Un 11 novembre qui est celui du Centenaire de la Grande Guerre, la der des ders comme on disait lorsqu’elle s’est terminée, c’est sûr, puisqu’elle a été si démesurément atroce. Après elle, les Hommes, les Nations seront plus sages. Il le faut. Ce n’est pas possible autrement…
La nuit tombe sur cette journée de recueillement. J’aurais aimé pouvoir acheter un bleuet de France à un marchand de rue et le porter quelques jours sur mon manteau rouge, pour le souvenir. Et lire mon recueil de « lettres de poilus », comme je le fais parfois ce jour-là. Cette année, j’ai simplement regardé une partie de la cérémonie officielle qui passait à la télévision, avec respect et tristesse. Je me suis assise dans le silence de cette fin d’après-midi et j’ai pensé à mes arrières grands-pères, revenus des tranchées. Un miracle que beaucoup de soldats n’ont pas connu.
Il n’y a pas de sablier qui puisse compter le temps qui s’est écoulé pour tous ceux qui ont vécu cette guerre,  jour après jour. 4 ans de désolation, de souffrances et d’attente. Comment l’imaginer.
Nous sommes pour l’éternité des passeurs de mémoire. De cette mémoire qui n’oublie pas, de cette mémoire qui pardonne aussi, pour l’espoir, pour la vie. Et rien d’autre.

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Soldats français avant la bataille de Verdun, 1916

Lettre de Jean DUMONT 283° RI, Front Aisne 1914 :
« J’ai reçu, ce jour, deux lettres d’amis restés au pays. Je constate beaucoup d’enthousiasme dans ces deux lettres-là. Se peut-il que les journaux aient tant d’influence pour que des esprits intelligents et si différents acceptent, sans chercher plus loin, leurs comptes-rendus et leurs jugements…
Chers amis, vous vous imaginez que la guerre, c’est la lutte contre les ennemis que l’on voit, la bataille, l’assaut, l’ivresse du combat et finalement la victoire au plus vaillant.Et non, ce n’est pas cela, la guerre.
La Guerre, c’est la lutte contre un ennemi invisible et qu’on sait fortement retranché, décidé à vendre chèrement sa vie. Depuis quatre semaines que nous sommes sur le front de la bataille, personne n’a vu un Allemand ! Sont-ils là-haut, à la corne de ce plateau, ou parmi les betteraves ? Ces ombres qui se déplacent en sont peut-être ? Mystère…Personne ne le sait. Personne ne nous l’a dit. On nous a seulement recommandé de ne pas tirer, car des Français sont devant nous.

La Guerre, c’est la marche, la nuit, dans des chemins creux boueux, défoncés, montagneux, où il faut des miracles d’équilibre pour ne pas tomber. C’est la recherche de son emplacement pendant des heures. C’est le fait de rester couché, quand on est à découvert, pour éviter les balles qui vous arrivent de partout. C’est la marche, courbé, dans des boyaux tortueux ou dans des tranchées.

La Guerre, c’est le travail de nuit, pour creuser, creuser toujours ou bien le travail de jour, accroupi, à genoux ou assis, avec la crainte des obus qui, souvent, vous passent sur la tête.

La Guerre, c’est encore l’habitude qu’il faut prendre de toutes les promiscuités. Vous mangez à côté des ordures qui sont partout, vous marchez dedans et vous vous couchez dedans. Vous êtes d’une saleté repoussante. Vous mangez avec des mains pleines de terre ou de boue.

La Guerre, c’est quelquefois la bataille, mais toujours contre un ennemi invisible et qui vous voit : comme le 08 octobre, dans les betteraves, où pas un des nôtres n’a tiré une cartouche : comme le 20 octobre à Vingré, où le 298° a perdu mille deux cents hommes.

Enfin, la Guerre, c’est le manque de nouvelles. C’est le dégoût de tous, pour une boucherie pareille, à notre siècle prétendu civilisé.   

La Guerre, c’est l’angoisse qui vous étreint quand vous entendez le râle des mourants ou les plaintes des blessés qui souvent meurent au coin d’un bois ou dans un champ, faute de soins.   

La Guerre, c’est la sensation très nette que bien des chefs se moquent de la vie d’un homme.

Enfin, la Guerre, c’est l’attente de la mort pour un moment imprévisible, mais qui viendra sûrement, le jour où on nous lancera contre ces mitrailleuses, ces fusils, ces canons invisibles qui nous entourent et qui nous guettent. »

 

 

(*) Merci à Bertrand Tavernier dont le beau film m’a inspiré le titre de cet article

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