Une carte du tendre

Parmi les langages de la parure et, allais-je ajouter, de la joute amoureuse, il en est un qui me plaît tout particulièrement. C’est celui des « mouches », ces cercles de taffetas, velours ou mousseline noire collés sur la peau du visage, du cou et du décolleté pour faire ressortir la blancheur de la peau, qui faisaient le charme des femmes coquettes (et des hommes coquets, ce que j’ignorais jusqu’à ce jour) du XVIIIe siècle.


Voici les noms de ces mouches qui, si vous les suiviez l’une après l’autre, constituaient une carte du tendre qu’il devait être plaisant de lire, une certaine retenue devant toutefois être la règle, sous peine de frôler le ridicule :

  • sous la lèvre, la friponne ou la coquette,
  • au coin de la bouche, la baiseuse,
  • sur le nez, l’effrontée ou la gaillarde,
  • sur le front, la majestueuse,
  • près de l’œil, c’est l’assassine ou la passionnée,
  • sur la joue, la galante,
  • sur une ride, dans le creux du sourire, l’enjouée,
  • sur la poitrine, la généreuse,
  • sur un bouton, la receleuse,
  • sur le menton, la discrète.


« Les grains de beauté sur la tempe gauche peut signifier que la forteresse est occupée; sur la tempe droite, qu’elle est sur le point de rompre avec le cavalier courant et prête à en choisir un autre, et l’absence de grain de beauté sur le visage peut signifier que la place est vacante. Les minuscules parcelles, habilement répartis sur tout le visage peuvent désigner un état momentané de l’esprit de la dame. Par exemple, placées près de l’oeil droit, elles demandent au cavalier de ne pas regarder si attentivement quelqu’un ; placées dans le voisinage de l’oeil gauche, qu’il peut regarder qui il veut. La mouche placée à un endroit près de l’angle de droite de la bouche doit lui demander de ne pas parler à telle ou telle personne; près du coin gauche, elle indiquera au cavalier qu’il a été très amusant et mignon. » (Luis José Velázquez, Marquis de Valdeflores) : « Collección de diferentes escritos relativos al cortejo » (Madrid, 1764)


J’apprends que la « mouche »  désigne encore aujourd’hui un piercing sur le visage, situé au dessus de la lèvre supérieure, également appelé piercing Monroe, piercing Madonna ou piercing Cindy Crawford. Sans vouloir passer pour une sombre rabat-joie, je décrète quant à moi que la froideur métallique du piercing ne remplacera jamais la frivolité troublante de la mousseline noire.

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(Barry Lindon de Stanley Kubrick)

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